L’Homme de son précepte (Pérégrinations 1)

Paul Valéry écrit en 1921 Eupalinos ou l’Architecte, pastiche d’un dialogue platonicien. Dans ce dernier, il écrit à la fois l’éloge du corps et celui de l’architecture.

Paul Valéry
Paul Valéry

Eupalinos était l’homme de son précepte. Il ne négligeait rien. Il prescrivait de tailler des planchettes dans le fil du bois, afin qu’interposées entre la maçonnerie et les poutres qui s’y appuient, elles empêchassent l’humidité de s’élever dans les fibres, et bue, de les pourrir. Il avait de pareilles attentions à tous les points sensibles de l’édifice. On eût dit qu’il s’agissait de son propre corps. Pendant le travail de la construction, il ne quittait guère le chantier. Je crois bien qu’il en connaissait toutes les pierres. Il veillait à la précision de leur taille ; il étudiait minutieusement tous ces moyens que l’on a imaginés pour éviter que les arêtes ne s’entament, et que la netteté des joints ne s’altère. Il ordonnait de pratiquer des ciselures, de réserver des bourrelets, de ménager des biseaux dans le marbre des parements. Il apportait les soins les plus exquis aux enduits qu’il faisait passer sur les murs de simple pierre.

Mais toutes ces délicatesses ordonnées à la durée de l’édifice étaient peu de chose au prix de celles dont il usait, quand il élaborait les émotions et les vibrations de l’âme du futur contemplateur de son œuvre.

Il préparait à la lumière un instrument incomparable, qui la répandît, tout affectée de formes intelligibles et de propriétés presque musicales, dans l’espace où se meuvent les mortels. Pareil à ces orateurs et à ces poètes auxquels tu pensais tout à l’heure, il connaissait, ô Socrate, la vertu mystérieuse des imperceptibles modulations. Nul ne s’apercevait, devant une masse délicatement allégée, et d’apparence si simple, d’être conduit à une sorte de bonheur par des courbures insensibles, par des inflexions infimes et toutes-puissantes ; et par ces profondes combinaisons du régulier et de l’irrégulier qu’il avait introduites et cachées, et rendues aussi impérieuses qu’elles étaient indéfinissables. Elles faisaient le mouvant spectateur, docile à leur présence invisible, passer de vision en vision, et de grands silences aux murmures du plaisir, à mesure qu’il s’avançait, se reculait, se rapprochait encore, et qu’il errait dans le rayon de l’œuvre, mû par elle-même, et le jouet de la seule admiration. — Il faut, disait cet homme de Mégare, que mon temple meuve les hommes comme les meut l’objet aimé.

Eupalinos ou l’Architecte, Paul Valéry,  1923

Le temple qu’Eupalinos a bâti pour Hermès est la représentation stricte, à son sens, d’une femme qu’il a aimé. C’est-à-dire que le temple correspond à la femme en question, en cela qu’il donne à celui qui le voit l’exacte sensation que le visiteur aurait avec la femme. En cela, il y a une correspondance avec le son formé par les instruments et la voix, car ils résonnent dans les oreilles et font vibrer l’âme exactement comme le ferait celle qui a donné l’idée de ce temple. De même, cela suggère aussi l’atteinte, par l’architecture, du Beau. Surtout, il y a cette possibilité, en se déplaçant dans le temple, en touchant le temple, d’être en relation avec la femme dont l’image est ici représentée. Les sens se mêlent.

Dès lors, par le fait même qu’il y ait mariage entre deux univers différents du son et de l’architecture, il y a par conséquent une véritable mise en relation de deux niveaux de sens différents et donc une structuration de la pensée à un niveau qu’Eupalinos qualifie lui-même de divin. Car, comme l’on voit la possibilité de transformer une surface en une vibration, ce domaine n’est pas de l’Homme simple. Ainsi, cette sensation musicale induite par le temple montre que le corps tout entier va sortir de son carcan matériel pour aller à la rencontre d’autres choses, d’autres matières qui « occupent la totalité d’un sens », pour reprendre le terme utilisé par Valéry. Il n’y a pas d’autres intermédiaires que la matière et l’homme en lui-même pour arriver à cette conjonction, et c’est en cela que le temple d’Hermès rapproche son et architecture, rapproche ce qui est inscrit dans le sol et ce qui n’est qu’audible.

Eupalinos associe la faculté de concevoir un bâtiment avec celle d’utiliser à fond les capacités du corps. En effet, il explique que si le commun des mortels est incapable d’utiliser le corps à bien, ce n’est non pas que ce dernier est incapable de faire ce que l’homme lui demande, mais bien que ce que l’homme lui demande est inadapté à ce qu’il faut faire.

Aussi quand Eupalinos explique la manière dont il se sert de la cire pour effectuer un moulage de roses, il montre la capacité du corps à conduire les évolutions de ce métal, et à cette fin, la qualité des corps et non plus simplement des corps à occuper des espaces de manière absolument fluide. De même, le corps, conduit par la sagesse de l’Homme, arrive à se mettre en place de telle sorte à ce que chaque fois qu’il est nécessaire, le corps se confond non plus avec l’âme mais bien avec l’objet touché : certes, l’Homme n’arrive pas à contrôler de manière propice à un bon usage et en tout occasion ces choses. L’éloge du corps est approfondie avec le soin mis à vénérer les divines proportions prises par les différents organes, et par la même la capacité à mettre en lien les corps, la nature et l’Homme.

Phèdre finit de retranscrire la tirade d’Eupalinos en ajoutant : « Mon intelligence mieux inspirée ne cessera, cher corps, de vous appeler à soi désormais ». Cela montre bien  et affirme la capacité de ce corps à mettre en relation tous les éléments que nécessitent les moindres travaux de l’Homme. Et, en travaillant « de concert », corps et âme sont proprement les expressions de tout ce qui peut être fait par l’Homme.

L’Homme est à la recherche à la fois de finalité utilitaire et de finalité esthétique. En effet, dans le premier cas, toutes choses, toutes créations qui ont pour but de faciliter les agissements de l’être peuvent être regroupées dans le but utilitaire. Et d’autre part, à chaque fois que l’Homme crée pour le bien de l’âme, alors il ne s’agit que de Beauté. Mais Valéry ajoute à la réflexion ce qu’il nomme « un troisième principe ». Car la nature à une tendance entropique envers ce que l’Homme crée. Dès lors, l’Homme doit lutter contre la destruction et la désorganisation de la matière, et c’est par la durée que l’Homme cherche la néguentropie. C’est d’ailleurs à peu de choses près une des définitions souvent admises pour définir la vie.

Revenons à notre sujet : il y a donc bien un troisième ordre qui exige que tout soit « intelligent et unifié », dans ce que Phèdre nomme ici « le plus complet des arts », l’architecture. C’est en effet bien le monde qui réclame l’union du Beau, de l’utile et de la « solidité ». C’est pour cela que l’Homme, dans la moindre de ses constructions, s’arrête à l’idéal, « figure la plus économe et la plus sûre ». Alors, il faut voir la possibilité des corps de se mettre en relation avec leur objectif, et ce sans doute par l’action de l’Homme. Le corps vivant, en ce qu’il peut avoir de créateur, se doit donc à la fois de faire l’utile ; l’agréable mais aussi le durable et de remplir toute fonction de la meilleure des manières qu’il soit.

Auteur : NSOL

La caution Lyonnaise du groupe. Parce qu'on a le droit de vivre à côté aussi quand on supporte l'OL.

  • Usual fan

    Je comprends même pas le titre!

  • article un peu trop intellectuelle pour moi désolé ^^

  • Attention, le beau, l’utile, le durable, oui, probablement, mais tout ça sorti de l’esprit d’un mortel dans le délire d’une création. Si ça se trouve, ce temple, aurait pu être bien plus beau, bien plus utile, puis plus solide que ce que son architecte en fit. Et cette femme, pourquoi devrait-elle représenter la beauté absolue ? Elle était peut-être très moche.
    J’ai vu des représentations d’Hermès, il n’avait pas tellement d’atouts pour séduire les plus belles déesses et, de plus, les portraitistes de l’époque avaient une fâcheuse tendance à enjoliver les réalités qui défilaient devant eux .
    Faut pas croire tout ce qui est écrit..

  • Goji

    Aïe ma tête